Divagations d'arts

Blog de partage sur les arts et la culture

Author: Chloé

Tous des traîtres

 

Retour à Reims de Didier Eribon est le premier volume d’un diptyque nommé Le cycle du retour que l’auteur entreprend à la mort de son père. Didier Eribon qui avait alors plus ou moins rompu avec son milieu d’origine, décide de revenir à Reims, auprès de sa mère désormais veuve. Un retour, effectivement, un inévitable retour sans doute auprès des siens et auprès de lui-même. En renouant avec ses origines, en se replongeant dans son passé et celui de sa famille, l’auteur se pose la question des classes sociales. Lui qui a grandi dans un monde ouvrier, lui qui est devenu un intellectuel, lui qui a vécu une ascension sociale, perçoit et ressent ce décalage – de pensées, de langage… — avec ceux qui l’ont vu grandir.

Il se lance alors dans un récit autobiographique qui mêle l’écriture de soi à une réflexion sociologique portant sur la domination sociale et les déterminismes collectifs. Son regard de sociologue, de philosophe critique la reproduction sociale avec amertume et lucidité.

« Le goût pour l’art s’apprend. Je l’appris. Cela fit partie de la rééducation quasi complète de moi-même qu’il me fallut accomplir pour rentrer dans un autre monde, une autre classe sociale — et pour mettre à distance celui, celle d’où je venais. L’intérêt pour la chose artistique ou littéraire participe toujours, consciemment ou non, d’une définition valorisante de soi par différenciation d’avec ceux qui n’y ont pas accès, d’une « distinction » au sens d’un écart, constitutif de soi et du regard que l’on porte sur soi-même, par rapport aux autres — les classes « inférieures », « sans culture ». (…) Cela m’intimida toujours, mais j’essayai néanmoins de leur ressembler, d’agir comme si j’étais né comme eux, de manifester la même décontraction d’eux dans la situation esthétique. Réapprendre à parler fut tout autant nécessaire : oublier les prononciations et les tournures de phrases fautives (…) acquérir un vocabulaire plus sophistiqué, construire des séquences grammaticales plus adéquates… bref, contrôler en permanence mon langage et mon élocution. « Tu parles comme dans un livre », me dira-t-on souvent dans ma famille pour se moquer de ces nouvelles manières, tout en manifestant que l’on savait bien ce qu’elles signifiaient. Par la suite, et c’est encore le cas aujourd’hui, je serai au contraire très attentif, en me retrouvant au contact de ceux dont j’avais désappris le langage, à ne pas utiliser des tournures de phrases trop complexes ou inusitées dans les milieux populaires (Par exemple, je ne dirai pas « je suis allé  » mais « j’ai été « ), et je m’efforcerai de retrouver les intonations, le vocabulaire, les expressions que, bien que les ayant relégués dans un recoin reculé de ma mémoire et ne les employant plus guère, je n’ai jamais oubliés : pas tout à fait un bilinguisme, mais un jeu avec deux niveaux de langue, deux registres sociaux, en fonction du milieu et des situations. »

Didier Eribon dépasse alors l’expérience personnelle – la volonté d’échapper à son milieu, sa quête identitaire et sexuelle, son impression de trahir, sa soif de lecture, de culture… — pour mener une réflexion sociale, politique, universelle.

Retour à Reims, considéré comme un « best-seller sociologique » selon France Culture saura parler à beaucoup et ne sera pas sans faire écho à l’œuvre de Bourdieu, d’Ernaux ou encore de Kristof. Tous se posent la question de l’individuel et du collectif, du déterminisme et de la culpabilité. Ou peut-être plus encore de la honte. Mais honte de quoi ? De soi ? De notre société ? De nos origines ? De ce qu’on a fait, pas fait… plus encore.

Enfance, Nathalie Sarraute

Un livre incroyable, sensible sur la fond comme sur la forme. J’ai profondément aimé ce livre.

« … et puis elle se tourne vers moi et me dit : « c’est étrange, il y a des mots qui sont aussi beaux dans les deux langues… écoute comme il est beau en russe le mot « gniev », et comme en français « courroux » est beau… c’est difficile de dire lequel a le plus de force, plus de noblesse… »

C’est un récit autobiographique où l’auteur évoque son enfance. L’écriture est menée à travers deux voix narratives : Nathalie enfant et Nathalie adulte. L’écriture est sensible, témoigne d’une enfance complexe entre un père, une mère et des beaux-parents dont la belle-mère, Véra, est omniprésente. On perçoit déjà la formation de l’écrivain par le goût des livres de l’école, des rédactions où l’enfant sait mentir pour dire le vrai. C’est ici un véritable art poétique. L’écriture est belle : elle mêle légèreté et force. Le dialogue entre l’auteur et son double met en avant la difficulté d’écrire sur soi : comment faire la part des choses entre souvenirs et projections ?

De l’amour des monstres…

THYESTE

Mise en scène Thomas Jolly

 

Damien Avice ( Atrée) et Thomas Jolly (Atrée) © Chr

 

 Thyeste est une œuvre gigantesque de Sénèque qui montre l’homme face à lui-même : son atrocité est sans limite. Atrée et Thyeste sont tous deux liés par le sang. Les deux frères sont héritiers du trône de Mycènes. Ce pouvoir est alors symbolisé par un bélier d’or que Thyeste dérobe à l’aide d’Erope, la femme de son propre frère. Ainsi, le peuple de Mycènes pense choisir son futur roi mais Zeus s’en mêle et donne le pouvoir à Atrée qui fait exiler Thyeste. Il découvre ensuite l’infidélité de sa femme et la congédie. Atrée ne peut supporter la double trahison et décide de se venger. S’en suit alors un plan funeste : Atrée feint le pardon et réclame son frère à un banquet de retrouvailles où il fait manger à Thyeste ses propres enfants. Lorsque Thyeste réclame ses fils, son frère lui annonce la terrible nouvelle.

Thomas Jolly s’attaque donc à de nouveaux monstres en 2018 après avoir mis en scène Richard III en 2016. Sur scène, s’impose à nous un visuel spectaculaire : une main côté cour et une tête coupée et renversée côté jardin. Ces deux éléments du décor sont de véritables appuis au jeu des acteurs et annoncent la fatalité de la tragédie, le fatum. Tous les éléments de mise en scène de Thomas Jolly modernisent le théâtre antique en même temps qu’ils renouent – paradoxalement – avec ses origines. Ainsi les furies portent des masques rappelant le théâtre nô, le chœur est interprété par une seule comédienne chantant ses répliques et faisant appel à la musicalité de la langue de Sénèque, Atrée est vêtu d’un costume jaune canari et d’une couronne en plastique vert fluo, ridiculisant le pouvoir au plus haut point.

Ce que j’ai d’abord trouvé frappant dans ce travail découvert au théâtre du Quai à Angers, c’est le jeu d’Atrée, interprété par Thomas Jolly lui-même. Quel jeu ! Tout d’abord ce physique à la fois enfantin et famélique incarne à la perfection un monstre qui n’apparaît pas comme tel. On apprécie donc de ne voir aucun attrait pour la facilité et d’avoir sous nos yeux un monstre humain qui ne semble incarner ni le bien ni le mal absolu malgré son acte de vengeance. Thomas Jolly affirme lui-même dans un entretien accordé à Catherine Robert qu’il souhaitait trouver « l’humanité dans le monstre » à travers le personnage d’Atrée et faire ainsi prendre conscience au spectateur que « la monstruosité existe et que nous vivons avec », qu’il n’y a pas « des gentils contre des méchants ». Dans la vie, comme au théâtre, chacun est un peu monstrueux à sa manière quand il est aveuglé par la volonté de possession – comme le pouvoir ou encore l’amour d’une femme. J’ai moins aimé le parti pris du cœur interprété par une comédienne. Si ce choix se comprend, je l’ai trouvé plutôt caricatural sur le choix du costume et le choix de la musique – du slam allant jusqu’au rap.

Mais l’on s’accordera sur la dimension spectaculaire de la scène finale, la scène du banquet. La table – impressionnante par sa longueur — arrive côté jardin par un effet de glissement sur le plancher et en musique : l’entrée en scène est profondément théâtrale. S’en suit alors la révélation, l’horreur, les règlements de compte, la monstruosité, l’humanité et même l’humour jusqu’au noir final. Thomas Jolly affirme que cette pièce n’est « ni politique, ni philosophique, ni pédagogique ». Elle serait « purement empathique » et permettrait aux spectateurs de « pleurer ensemble sur cette impasse tragique. » C’est en tout cas tous ensemble que les spectateurs se sont alors levés au théâtre du Quai.

 

 

 

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