THYESTE

Mise en scène Thomas Jolly

 

Damien Avice ( Atrée) et Thomas Jolly (Atrée) © Chr

 

 Thyeste est une œuvre gigantesque de Sénèque qui montre l’homme face à lui-même : son atrocité est sans limite. Atrée et Thyeste sont tous deux liés par le sang. Les deux frères sont héritiers du trône de Mycènes. Ce pouvoir est alors symbolisé par un bélier d’or que Thyeste dérobe à l’aide d’Erope, la femme de son propre frère. Ainsi, le peuple de Mycènes pense choisir son futur roi mais Zeus s’en mêle et donne le pouvoir à Atrée qui fait exiler Thyeste. Il découvre ensuite l’infidélité de sa femme et la congédie. Atrée ne peut supporter la double trahison et décide de se venger. S’en suit alors un plan funeste : Atrée feint le pardon et réclame son frère à un banquet de retrouvailles où il fait manger à Thyeste ses propres enfants. Lorsque Thyeste réclame ses fils, son frère lui annonce la terrible nouvelle.

Thomas Jolly s’attaque donc à de nouveaux monstres en 2018 après avoir mis en scène Richard III en 2016. Sur scène, s’impose à nous un visuel spectaculaire : une main côté cour et une tête coupée et renversée côté jardin. Ces deux éléments du décor sont de véritables appuis au jeu des acteurs et annoncent la fatalité de la tragédie, le fatum. Tous les éléments de mise en scène de Thomas Jolly modernisent le théâtre antique en même temps qu’ils renouent – paradoxalement – avec ses origines. Ainsi les furies portent des masques rappelant le théâtre nô, le chœur est interprété par une seule comédienne chantant ses répliques et faisant appel à la musicalité de la langue de Sénèque, Atrée est vêtu d’un costume jaune canari et d’une couronne en plastique vert fluo, ridiculisant le pouvoir au plus haut point.

Ce que j’ai d’abord trouvé frappant dans ce travail découvert au théâtre du Quai à Angers, c’est le jeu d’Atrée, interprété par Thomas Jolly lui-même. Quel jeu ! Tout d’abord ce physique à la fois enfantin et famélique incarne à la perfection un monstre qui n’apparaît pas comme tel. On apprécie donc de ne voir aucun attrait pour la facilité et d’avoir sous nos yeux un monstre humain qui ne semble incarner ni le bien ni le mal absolu malgré son acte de vengeance. Thomas Jolly affirme lui-même dans un entretien accordé à Catherine Robert qu’il souhaitait trouver « l’humanité dans le monstre » à travers le personnage d’Atrée et faire ainsi prendre conscience au spectateur que « la monstruosité existe et que nous vivons avec », qu’il n’y a pas « des gentils contre des méchants ». Dans la vie, comme au théâtre, chacun est un peu monstrueux à sa manière quand il est aveuglé par la volonté de possession – comme le pouvoir ou encore l’amour d’une femme. J’ai moins aimé le parti pris du cœur interprété par une comédienne. Si ce choix se comprend, je l’ai trouvé plutôt caricatural sur le choix du costume et le choix de la musique – du slam allant jusqu’au rap.

Mais l’on s’accordera sur la dimension spectaculaire de la scène finale, la scène du banquet. La table – impressionnante par sa longueur — arrive côté jardin par un effet de glissement sur le plancher et en musique : l’entrée en scène est profondément théâtrale. S’en suit alors la révélation, l’horreur, les règlements de compte, la monstruosité, l’humanité et même l’humour jusqu’au noir final. Thomas Jolly affirme que cette pièce n’est « ni politique, ni philosophique, ni pédagogique ». Elle serait « purement empathique » et permettrait aux spectateurs de « pleurer ensemble sur cette impasse tragique. » C’est en tout cas tous ensemble que les spectateurs se sont alors levés au théâtre du Quai.